« Le Point » du 14 octobre 2004 

La merveille du cap Corse

 

 

Erbalunga. Dans l'un des villages chics de l'île de Beauté, un ancien garage à bateaux cache une table de grande qualité. A découvrir vite, avant que la mode ne s'en empare. PAR GILLES PUDLOWSKI

 

Le cap Corse démarre au nord de Bastia. On longe la côte, quelques maisons de schiste qui semblent braver les vagues, et l'on atteint très vite Erbalunga, son fort génois, son port de plaisance, ses maisons nettes sur une placette qui semble narguer le soleil. La maison de charme est là, ouverte sur l'eau, riante vers le cap. Un restaurant ? Bien sûr, mais qui possède une histoire.

Les Ricci ont fait d'un ancien garage à bateaux une demeure de grand charme. Gastronome autodidacte, Jean-Pierre a laissé les clés des fourneaux à Robert Rodriguez. Ce natif de Béziers aux belles moustaches lissées a gardé l'accent du grand Sud-Ouest, mais épousé la cuisine de la Méditerranée en travaillant sur la Côte. Il a été, à Bormes-les-Mimosas, aux côtés de Guy Gedda, du temps de la Tonnelle des délices, juste avant de travailler avec Christian Willer au Martinez, Alain Du-casse et Christian Morisset au Juana à Juan-les-Pins. De-puis quatre ans, dans cette maison chaulée, avec ses fenêtres sur la mer, ses tom-mettes, son plafond bas, il revoit la cuisine, non sans sophistication, quoique avec mesure.

Le service est jeune, nombreux, souriant, zélé. La carte des vins raconte les nouveaux vins de l'île de Beauté de Porto-Vecchio à Calvi, en passant par le cap et Patrimonio. Le menu-dégustation s'apparente à une promenade gourmande et érudite entre mer et maquis. Cela pourrait débuter par une quenelle de brandade de rougets crémeuse avec son jus, sa poudre d'olive noire. Puis il y a l'assiette conceptuelle " à la Veyrat ", où le pressé de figatellu aux pommes voisine avec le jambon de canard fermier, la bière d'amande corse, les spaghetti de jeunes courgettes bio, la soupe de concombre en éprouvette, la tourtière de tomates au chèvre frais, le croustillant de rouget mariné à l'aneth et soja, un câpre à l'huile d'olive.

Trop compliqué ? Sans doute, un berger corse n'y reconnaîtrait pas les siens. Mais les gens de la ville (Bastia est à 10 minutes) sont ravis qui viennent " manger corse ",avec légèreté et mesure. Le filet de chapon, servi sur un coussin de tomates façon pissaladière cuit à l'huile d'olive noire, sa sauce émulsionnée de son foie, son sirop de tomates, fait toute sa place au goût de la mer proche. Et le carré d'agneau de lait élevé au domaine d'Aghione, rôti au four, farigoulette, si fon­dant, avec son jus de ro­quette, ses blettes sauvages, son ail des ours, ses légumes du soleil, un filet d'huile de Balagne, est une pure mer-veille. Il y a encore la déli­cieuse table des fromages corses, les chèvres marinés à l'huile d'olive, l'accompa­gnement délicieux d'amandes et noisettes au miel de maquis. Enfin, les desserts éton­nants : flan au géranium, avec madeleine à la lavande et glace turbinée à l'huile d'olive, mille-feuille caramélisé au pain d’épice ; fraises corses de plein champ avec crème légère au miel de châtaignier, sorbet et coulis du même fruit. On goûte des vins de soleil,signés columbu ou Renucci, Pieretti ou Abbatucci, en trinquant à la Corse gourmande, vive, éternelle, qui se découvre ici une de ses rares grandes tables du moment .

 

• Le Pirate, au port, Erbalunga. 04.95.33.24.20.